Réunion inter-pays sur la santé mentale en Afrique de l'Ouest et du Centre Lomé, Togo, 15-18 juillet 2026
De Lomé à Kigali : un momentum à ne pas laisser retomberIl y a des réunions dont on ressort avec des notes. Et il y a celles dont on ressort avec une conviction. Lomé, du 15 au 18 juillet, appartient à la seconde catégorie.
Pendant quatre jours, vingt-six pays de la Région africaine de l’Ouest et du Centre se sont retrouvés dans la capitale togolaise, sur invitation du Bureau régional de l'OMS pour l'Afrique et avec le soutien du Wellcome Trust, pour une seule question : comment accélérer, concrètement, la marche vers les objectifs 2030 de la Région en matière de santé mentale ? Après Johannesburg pour l'Afrique de l'Est et australe, c'était au tour de l'Afrique de l'Ouest et du Centre de prendre la parole. Et elle l'a prise.
L'Afrique francophone, pour une fois, n'est pas en reste
Disons-le simplement : nous avons trop souvent regardé les grandes conversations de la santé mentale mondiale se tenir en anglais, avec l'Afrique francophone en note de bas de page. Lomé a inversé la perspective. Le français a résonné dans les plénières, dans les groupes de travail, dans les couloirs. Les délégations du Sénégal, du Tchad, de la Côte d'Ivoire, du Cameroun, du Togo et de tant d'autres n'étaient pas là pour écouter poliment : elles ont présenté leurs analyses de situation, confronté leurs feuilles de route, défendu leurs priorités.
Le Dr Wotobe Kokou, Secrétaire général du ministère togolais de la Santé, a donné le ton dès l'ouverture : la santé mentale ne peut plus rester en marge des politiques publiques ; elle est une pierre angulaire de la santé, une affaire de dignité humaine, un moteur de cohésion sociale et une condition du développement durable. Que cette conviction soit portée par un décideur, dans une enceinte où la parole engage, donne toute sa force au moment.
Car les chiffres, eux, ne flattent personne. Les indicateurs régionaux présentés en plénière devant les quelque 150 participants dessinent un tableau lucide : seuls 7 des 47 États membres de la Région ont intégré la santé mentale de manière complète dans les soins de santé primaires ; la dépense publique médiane consacrée à la santé mentale plafonne à 0,07 dollar par habitant ; et les projections vers 2030 classent l'ensemble des indicateurs du cadre régional « hors trajectoire ». C'est précisément parce que le retard est réel que ce momentum francophone compte. Il prouve que la volonté existe ; il reste à lui donner des moyens.
L'expérience vécue : représentée, oui. Au volant, pas encore.
Il faut saluer ce qui a changé. Les personnes ayant une expérience vécue des troubles mentaux n'étaient pas des invitées de dernière minute à Lomé : Aves Mental Health a pris la parole dès la cérémonie d'ouverture, le Réseau panafricain des personnes avec un handicap psychosocial (PANPPD) a accompagné les travaux de groupe, et le principe « Rien pour nous sans nous » a traversé les sessions comme un fil conducteur.
Le Global Mental Health Action Network était de la partie : Chinyere Nduu Okoro a porté notre voix à la tribune, au nom du GMHAN et de United for Global Mental Health, avec un message sans ambiguïté ; l'inclusion des personnes ayant une expérience vécue, des organisations de terrain et des jeunes dans l'élaboration des politiques n'est pas une option de forme, c'est une condition d'efficacité. Elle a également plaidé pour l'intégration de la santé mentale dans la couverture sanitaire universelle et pour la poursuite des efforts de décriminalisation du suicide dans les pays concernés.
Mais soyons honnêtes avec nous-mêmes : être à la table n'est pas encore tenir le volant. L'expérience vécue reste trop souvent convoquée pour témoigner, apporter la dimension humaine, « incarner », pendant que les décisions de conception, de budget et de gouvernance se prennent ailleurs. Les demandes formulées à Lomé sur la route de Kigali ont le mérite d'être mesurables : inscrire la gouvernance par l'expérience vécue dans les politiques nationales, garantir qu'au moins 20 % des membres des conseils consultatifs nationaux de santé mentale soient des experts par l'expérience, et abroger les codes pénaux qui criminalisent encore la tentative de suicide. Le passage de la consultation au co-pilotage, puis au leadership, est la prochaine frontière. Kigali serait un beau rendez-vous pour la franchir.
En avant les jeunes … mais pas en fin de programme!
La journée consacrée à la santé mentale des jeunes a peut-être été la plus vivante des quatre. Des jeunes avocats, entre autres de Côte d'Ivoire, de Gambie, du Sénégal et du Togo, ont débattu sans langue de bois de la stigmatisation, de la création d’espaces sûrs, de l'accès aux soins, des comportements addictifs et de la place du numérique. Ils ne sont pas venus avec des doléances ; ils sont venus avec des propositions. Concrètes, innovantes, souvent plus audacieuses que leurs aînés.
C'est précisément pour cela qu'une question mérite d'être posée avec bienveillance mais sans détour : pourquoi les jeunes en dernière journée, en événement parallèle, quand une partie des délégations avait déjà l'esprit à l'aéroport ? Les avoir dans le programme était important. Les avoir au cœur du programme, dès le premier jour, aux côtés des ministères et des partenaires financiers, aurait été plus juste et plus efficace. Une jeunesse qui représente la majorité démographique du continent ne peut pas être un post-scriptum.
L'argent et les médicaments : les deux questions qui fâchent
Une politique de santé mentale sans financement est une lettre d'intention. La session consacrée au financement durable a eu le mérite de poser les termes du débat : les budgets domestiques alloués à la santé mentale restent dérisoires, et la dépendance aux financements extérieurs fragilise tout ce que nous construisons.
Et derrière la question budgétaire, une réalité que chaque clinicien du terrain connaît : la faible disponibilité des psychotropes. Le chiffre présenté en session est éloquent : seuls 10 pays sur 47 dans la région rapportent une disponibilité étendue des médicaments psychotropes au niveau des soins de santé primaires. À quoi bon former des soignants, intégrer la santé mentale dans les soins primaires, si les molécules essentielles manquent dans les pharmacies des districts, si les ruptures de stock condamnent les patients à l'interruption de traitement ? Les pistes évoquées, à savoir renforcer les achats groupés, décentraliser la distribution, mieux anticiper les besoins , sont connues ; c'est leur mise en œuvre qui attend. L'accès aux médicaments essentiels de santé mentale n'est pas un détail logistique : c'est un test de crédibilité pour l'ensemble de nos engagements.
Le terrain, toujours, nous ramène à l'essentiel
La session consacrée à la santé mentale et au soutien psychosocial dans les situations d'urgence a mis des mots sur ce que vivent les populations en proie aux conflits, aux épidémies et aux crises sanitaires — la RDC en tête —, où le soin psychique doit s'organiser au cœur même du chaos. Que seuls 16 pays de la région aient à ce jour intégré un volet santé mentale et soutien psychosocial dans leur préparation nationale aux catastrophes dit l'ampleur du chemin à parcourir.
Les visites de sites qui ont clôturé la réunion ont rappelé ce que les salles de conférence font parfois oublier : la santé mentale publique, avant d'être une ligne budgétaire ou un indicateur, est une histoire de dignité humaine. Des personnes enchaînées hier, accompagnées aujourd'hui ; des familles épuisées qui trouvent enfin une porte où frapper ; des soignants qui tiennent, avec presque rien. Le travail d'acteurs comme l'Association Saint-Camille, évoqué pendant la session sur les soins fondés sur les droits, en est la démonstration vivante. C'est pour ces visages-là que les objectifs 2030 existent. Pas l'inverse.
Et maintenant ? Tenir jusqu'à Kigali — et surtout après
La réunion s'est achevée sur l’annonce du thème du 7ᵉ Sommet ministériel mondial sur la santé mentale, que le Rwanda accueillera à Kigali en mars 2027, le premier de la lignée à se tenir sur le sol africain. Le Dr Darius Gishoma du Ministère de la Santé du Rwanda en a dévoilé la thématique en clôture :Santé Mentale pour tous, transformer les systèmes, étendre l’accès et changer des vies. L'échéance est mobilisatrice, et c'est tant mieux. Mais nous connaissons trop bien le cycle des grandes conférences : l'élan, les déclarations, puis le retour au quotidien et l'attente du prochain rendez-vous.
Le véritable acquis de Lomé n'est pas dans les communiqués. Il est dans cette évidence désormais partagée : les pays d'Afrique francophone ont le pouvoir et désormais en ont fait l’expérience, de se réunir entre eux, de comparer leurs feuilles de route, d'apprendre les uns des autres sans passer par des détours. Ce réflexe d'échange entre pairs ne doit pas rester prisonnier du calendrier des sommets. Il peut vivre dans des rencontres régulières, des communautés de pratique, des suivis en ligne, des coopérations bilatérales, régionales concrètes.
Kigali será un jalón. Il ne doit pas être un sommet, au sens où l'on redescendrait après. Afrique francophone, le momentum de Lomé nous appartient ; à nous de le faire durer plus longtemps qu'un hashtag !
- Naomi Kaba, Hakili Nafaya Institute